Onirique Comics 7.1

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Essex County

samedi 25 septembre 2010, par Mathieu Doublet

(Futuropolis en VF - Top Shelf en VO / Jeff Lemire)


Le jeune Lester rêve. Dans les champs dont son oncle travaille, il se croit un super-héros, cape et loup au vent mais son élan est vite rattrappé par la réalite : la mort de sa mère, l’inexistance de son père et l’adoption par un homme seul qui ne sait pas véritablement comment s’occuper d’un garçon. Et puis,
logiquement, il y a les comics. Ceux que Lester achètent à la station-service tenue par Jimmy Lebeuf, un ancien joueur de hockey qui en a pris un peu gros
sur la patate et dont on dit qu’il est maintenant un peu lent. Alors c’est vrai que Jimmy n’a pas un discours très cohérent mais au moins il a bon coeur,
aime aussi les comics et en offre un à Lester qui n’en croit pas vraiment ces yeux. Et puis une amitié va s’installer mais celle-ci ne cache-t-elle pas quelque chose de plus profond ...

Essex County démarre par les Contes de la ferme qui constituent en quatre saisons le début d’une grande saga. Car Lester n’est pas le seul personnage du comté d’Essex, situé dans le Canada américain, grandes étendues un peu perdues au milieu de nulle part. Dans la seconde grande partie, il s’agira d’un vieillard aussi appelé Lebeuf à qui une travailleuse rend habituellement visite afin de voir si tout se passe bien. Pour le vieillard, c’est un fardeau inutile de plus et celui-ci se rappelle le passé, y compris ses actes manqués, passant de ses souvenirs à la réalité avec une transparence très inquiétante.
Enfin, dans la dernière partie, on retrouvera Anne Byrne, l’infirmière du vieillard qui aura elle aussi son compte de problèmes quotidiens dont un mari décédé et un fils adolescent des plus rebelles.

Essex County, c’est tout bonnement une saga. Car les différentes parties dont est composé le bouquin revèlent au fur et à mesure les liens entre les personnages. Des liens qui remontent le temps à la quasi-conception du comté et qui expliquent assez finement les différents comportements des protagonistes. Si Jeff Lemire a réussi son coup, c’est justement au niveau de la finesse des sentiments de ses "héros" qui n’en sont absolument pas. L’auteur les place dans un drame quasi-permanent (sauf pour les deux petits interludes Essex County Boxing Clux et Eddie aux oreilles d’éléphant - plus sujets à l’humour noir) qui les rend très attachants. Tout juste est-il trop explicatif au cours de son bouquin sur la relation entre deux personnages que j’aurais aimé ne pas voir explicitée, les cases de souvenir et les détails étant suffisants en eux-mêmes.

Des personnages très attachants et une mise en scène prenante avec de grandes cases aérées qui donnent un véritable rythme rapide pour une histoire qui est plus à ranger dans le rayon "intimiste". Il n’empêche qu’on fait défiler les pages à haute allure, que les personnages gagnent en véritable sympathie, qu’on associe les maillons de la chaîne au fur et à mesure et que l’on se rend compte de l’importance de l’oeuvre, passé le nombre de pages. Essex County respire aussi ce qu’on imagine être les passions de l’auteur et, Canada oblige, on retrouve bien sûr un hockey omniprésent ainsi que quelques comics.

Reste le graphisme de Lemire qui est égal à lui-même. Je ne peux pas dire que Lemire soit un mauvais artiste, ça serait vraiment mentir. Comme je le disais plus haut, il y a un sens de la mise en scène qui ne trompe pas, une maîtrise dans l’équilibre image / texte qui est réelle. Par contre, au niveau du trait en lui-même, c’est pareil que dans Sweet Tooth : ça risque de ne pas plaire à tout le monde. Ceci étant, même si certains personnages sont construits comme des portraits robots (on retrouve le même nez chez deux personnages qui n’ont pas grand chose à voir), la pilule passe mieux que sur la série Vertigo. Cadre indé oblige, Lemire est plus maître de son récit, de ses personnages, des lieux et des ambiances. Il y a donc des traits qu’il s’autorise qui rendent le tout plus à vif, moins esthétique mais plus expressif et qui donnent plus d’originalité à l’ensemble.

Essex County est donc une lecture formidable que je mets au moins au niveau de Sutures, le côté autobiographique en moins. Un ouvrage imposant qui prend aux tripes et qui ne vous lâchera pas comme ça.


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