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Lost Girls

mardi 30 janvier 2007, par Mathieu Doublet

(Top Shelf / Alan Moore / Melinda Gebbie)

Book One : Older Children

Trois femmes arrivent en Autriche dans l’hôtel Himmelgarten (le jardin du paradis) géré par le français Monsieur Rougeur. Il y a Lady Fairchiild, vieille femme que la famille a plus ou moins exilé en Afrique du Sud et qu’ils ont chargé de la gestion d’une mine familiale. Mine qu’elle se charge de vendre au plus vite, à la grande satisfaction de ses servantes qui n’apprécient guère que leur maîtresse prenne de la drogue et accueille des jeunes filles à des fins immorales.

Il y a Miss Dottie Gale, jeune américaine tout juste héritant de sa mère, qui espère trouver des gens élégants avec du style en Europe. Elle fera rapidement la rencontre du capitaine Rolf Bauer, soldat autrichien en convalescence qui va craquer pour les chaussures de miss Gale.

Il y a finalement Mrs Potter, venue avec son mari Harold en voyage d’affaires. Celui-ci déconsidère les femmes au plus haut point et son épouse ne fait pas exception.

Ces trois femmes vont peu à peu se retrouver : Lady Fairchild et Dottie apprendreront rapidement que leurs jeunesses ont beaucoup de points communs et Mrs Potter sera le témoin de quelques réunions charnelles entre les deux autres femmes. Elle deviendra complice, acceptant les joies du sexe qu’elle avait depuis longtemps abandonnées.

Vous savez déjà qui sont ces trois femmes, et si le miroir du premier chapitre est au premier abord un piège, on reprend rapidement conscience de l’identité des héroïnes bien avant la dernière page de ce premier livre qui donne trois prénoms nettement plus évocateurs. Pourtant comme à son habitude, Alan Moore place moults indices pour que le lecteur sache bien avant qu’on le lui explique qui sont les protagonistes de cette histoire : un miroir et un vieux monsieur, des chaussures et un ouragan, un garçon dénommé Peter et une sensation de vol, il n’y a plus qu’à avoir une petite culture dans la littérature de jeunesse et le tour est joué.

Mais Lost Girls n’est absolument pas destiné au jeune public, cet album étant ouvertement libéré sexuellement et passant par la case pornographie à quelques reprises. Melinda Gebbie, illustratice de Lost Girls, n’en est pas à son coup d’essai puisqu’une des ses oeuvres, Fresca Zizis (sic), a été interdit en Angleterre pour cause de pornographie.
La dessinatrice a, depuis ses débuts dans le monde de la bande dessinée, surtout travaillé dans le monde de l’underground. Du coup, Lost Girls n’est pas forcément un livre au style graphique très facile à appréhender. Et tout est uniquement question de style car Gebbie, par le biais du livre blanc érotique que Rougeur a placé dans chaque chambre de l’hôtel, prouve qu’elle est une artiste accomplie. Les planches sont pleines de couleur et ce feu d’artifice, loin d’un art prétentieux, m’a beaucoup plu et donne une identité au bouquin.

Ce premier livre n’est qu’une introduction pour présenter des personnages que leur origine a réellement bouleversé (on comprend l’homosexualité de Lady Fairchild - douce enfant en VF, pour un indice supplémentaire) et on se demande ce que Moore et Gebbie vont pouvoir nous apporter dans les tomes suivants alors que la première guerre mondiale est dans les starting-blocks.

Book Two : Neverlands

Alice continue à vivre son train train quotidien qui inclut des rapports sexuels avec le personnel de l’hôtel (qui a déjà sa dose avec le propriétaire, M. Rougeur), Dorothy continue de vivre sa parfaite entente avec le militaire Bauer et Wendy passe toujours des moments éloignée de son mari qui pourtant fantasme énormément sur sa femme après avoir lu le livre blanc inclut dans chaque chambre.

Nos trois amies se sont liées et sont maintenant on ne peut plus familière l’une des autres. Elles décident donc de se raconter chacune leur tour, une histoire érotique qui leur est arrivée. Alice parlera d’une tea party un peu mouvementée, Wendy d’une île magique et d’une confrontation musclée tandis que Dorothy contera ses aventures avec un épouvantail et un lion peureux.

Et que font les hommes pendant ce temps ? Ils s’amusent aussi dans leur coin, le soldat autrichien réclamant clairement à tous les râteliers.

Car oui, Moore et Gebbie s’intéressent aussi bien à l’homosexualité féminine (qui semble courante et qu’on peut comprendre comme une recherche du plaisir sexuel sans risque de tomber enceinte) qu’à l’homosexualité masculine où M. Potter ressortira profondément changé. Il n’en reste pas moins qu’il demeure un crétin parfait pensant qu’il est le seul à avoir atteint un plaisir extrême.

Lors de ce deuxième livre arrive rapidement la question de la langue anglaise (au sens linguistique du terme, espèces de gros cochons) et à illustrer les sept péchés capitaux, à utiliser l’histoire de Dorian Gray (où une adaptation de la nouvelle d’Oscar Wilde), Alan Moore fait appel à tout un vocabulaire étoffé qui m’a montré mes limites. Il existe bien entendu certains mots utlisés par les héroïnes que je ne connaissais pas mais dont je devinais assez facilement le sens. Par contre, tout ce qui est "en parallèle de l’histoire" m’a semblé réellement difficile à comprendre car nécessitant un haut niveau d’anglais. La traduction française sera là tout à fait justifiée.

Enfin, il faut aussi comprendre que Lost Girls dans ce deuxième volume passe en revue bien des pratiques sexuelles (il est d’ailleurs étonnant que ce livre soit publié aux Etats-Unis) car non seulement on y parle de pédophilie (ou plutôt de rapports sexuels pour des personnages mineurs) mais aussi de zoophilie (quoique l’on puisse tout à fait imaginer que ce soit le fruit de l’imagination des personnages ou l’utilisation de susbstances illicites).

Il faudra que je regarde d’un peu plus près la Psychanalise des contes de fées de Bruno Bettleheim pour voir s’il s’est intéressé aux mêmes oeuvres que Moore. En tout cas, le bon Alan a une vision particulière des classiques pour la jeunesse.

Book Three : The Great and Terrible

L’archiduc Ferdinand est mort, abattu par balle en plein public. L’assassin a été pris et la première guerre mondiale va débuter. Autant dire que l’Himmelgarten, dirigé par un français, ne va pas tarder à recevoir la visite de soldats qui le pilleront et le descendront en flammes. Alors que tous les occupants de l’hôtel s’enfuient, Alice, Wendy et Dorothy vont profiter de cette solitude providentielle pour aller au bout de leur jeu et au bout de leur fantasme.

Elles seront accompagnées dans un premier temps par Monsieur Rougeur qui n’a pas tout à fait envie de quitter l’hôtel. Cet événement, faussement anecdotique (pourquoi Rougeur reste-t-il si ce n’est pour se faire prendre par les vraies connaisseuses du plaisir ?), est à mon humble avis placé par Moore pour deux choses : la première est de dénoncer la véracité du livre blanc de Rougeur. Du coup, tous les récits supposés de Colette, Wilde ou encore Pierre Louÿs (auteur d’Aphrodite ou du savoureux Manuel de civilité pour les petites filles à l’usage des maisons d’éducation, lui-même commençant sa carrière comme contrefacteur) sont des récits écrits avec finesse, selon Alice, par Rougeur et donc par Moore.

Rougeur serait donc l’auteur de Lost Girls. Passée la mise en abyme, Moore place dans la bouche de Rougeur le fait que la pédophilie, la zoophilie, les rapports homosexuels sont tout à fait autorisés dans le sens où ils ne sont qu’écrits, qu’ils ne sont que l’interprétation de l’esprit et non un acte commis dans le monde réel. C’est peut-être la question qui me vient à la sortie de la lecture de Lost Girls : qu’est-ce que le fantasme ? Certains fantasmes inavouables sont-ils condamnables dans la mesure où nous savons très bien que nous ne les réaliserons jamais ?

Et c’est aussi l’impression et le sentiment que j’ai eu en lisant le tryptique de Moore et Gebbie. Je n’ai absolument pas ressenti l’excitation que les héroïnes ressentent par le biais des différents récits. Le livre garde en ce sens une certaine retenue que j’associe à l’érotisme / pornographie du début du siècle. Comme le livre blanc, Lost Girls est peut-être censé apporter des fantasmes, une titillation de l’esprit ou une excitation mais nettement plus fine que n’importe quelle autre bande dessinée érotique / pornographique (qu’on lit d’une main, comme le chantait si bien Herbert Léonard ;-)).

Le final, le climax (jeu de mots que Moore ne pouvait louper, évoquant aussi bien le moment fort d’un récit que le plaisir final d’un rapport sexuel) sera révélateur pour nos trois héroïnes et rendra la justice sur tous ceux qui ont pêché. Une fin donc plutôt morale et libératrice, associant sexe et psyché. Reste toute dernière planche qui reste, pour moi, un mystère (et le titre du dernier chapitre de cette troisème partie renforce l’énigme).

Au final, si j’avais eu l’occasion de lire Lost Girls, il est fort peu probable que j’aie acheté le bouquin, surtout au prix fort. Lost Girls est à cent mille lieues de toutes les autres bandes dessinées du même rayon, dispose d’un graphisme spécial mais pas désagréable, mais est toutefois destinée pour en saisir toutes les subtilités à un public anglo-saxon aussi bien pour les textes littéraires de Moore que pour les références multiples aux trois oeuvres de référence. (Les titres des chapitres semblant le plus souvent être des parodies.) A acheter et à lire en connaissance de cause donc et avec le bagage culturel adéquat.


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