Onirique Comics 7.1

Accueil > Chroniques > Vertigo > Sheriff of Babylon

Sheriff of Babylon

jeudi 6 décembre 2018, par Mathieu Doublet

(Vertigo / Tom King / Mitch Gerads)

Lu en VF. Publié en VF par Urban Comics.

Ce volume contient les 12 numéros de la maxi-série.

Février 2004, presque un an après l’occupation de l’Irak par les troupes américaines. Christopher Henry, flic à l’américaine, a décidé de s’engager comme formateur des nouvelles recrues de la police irakiennes. Et quand une de ses recrues est retrouvé assassiné, c’est lui qu’on appelle pour qu’il gère le cadavre. Si cela ne semble pas beaucoup émouvoir les personnes autour de lui, Henry en fait une affaire personnelle. Selon son schéma, qui dit « meurtre » dit « assassin » ? Et qui dit « assassin » dit « doit être jugé ». Le flic fait donc appel à l’une de ses connaissances haut-placées, Safiya Al Aqani, qui descend d’une famille de pouvoir et qui est retournée au pays après l’assassinat de ladite famille et une formation poussée aux Etats-Unis. Celle-ci sait bien que l’Américain seul ne pourra pas trouver la solution à son problème. Elle va donc s’enquérir des services de Nassir Al Maghreb, un des anciens policiers au service de Saddam Hussein. Et le trio va se retrouver embourbé dans une sale histoire où la Politique avec un grand P va se mélanger avec des histoires personnelles tout aussi inextricables.

Je ne connais Tom King que par l’excellente réputation de sa maxi-série mettant en scène Vision (pas encore lue) et son run actuel sur Batman. Restant largement circonspect sur ce dernier, c’est avec sourire que j’ai trouvé Sheriff of Babylon en bibliothèque. Et comme le livre était en présentoir, je me suis dit que ça ne devait peut-être pas être si mauvais que ça.
King va donc tisser ce qu’on pourrait appeler une affaire comme les autres en Irak durant la période de crise qui a succédé à la chute de Saddam Hussein. Il met en scène trois personnages dont les relations sont plus ou moins équivoques. Si on comprend bien tout le tragique qui lit Safiya à Nassir, la relation entre la jeune femme (qui se dit pro-irakienne) et l’Américain reste dans un flou artistique qui laisse la part belle au lecteur. Si habituellement, ce genre de choses me déplaît, elle est ici un argument de plus à ajouter à l’incertitude qui règne sur Sheriff of Babylon. En effet, le scénariste a essayé de rester au plus près de ses personnages, de ne pas aller dans le camp des adversaires et de donner au lecteur plus d’informations que nécessaire. Mais en se faisant, il décide de ne décrire la vérité que sous l’angle de ses « héros » (les guillemets étant justifiés et loin d’être en trop).
Du coup, qui croire ? Quelle interprétation faire de toute cette histoire de terroriste recherché ? C’est tout bonnement impossible et si on comprend clairement les motivations de Safiya, Nassir et Chris, ce sera beaucoup plus compliqué pour tout ceux qui les entourent. Comme dans la vraie vie, en fait. Ce qui empêche aussi de l’accuser de tout manichéisme.

Le scénariste dépeint aussi ses personnages avec leurs zones d’ombre et leur côté antipathique. Safiya et Nassir sont très clairement des assassins et on les voit faire sans remords. Quant à Chris, il a l’image du paladin un peu niais qui sera mis à rude épreuve et qui réussira à garder son sang-froid de justesse face à la perfidie humaine. Ceci étant, même lui sera bien obligé de se rendre à l’évidence que les choses ne peuvent pas demeurer telles quelles et sera entaché d’au moins un cadavre.
De quoi rendre Sheriff of Babylon très pessimiste quant à la réalité du monde dans lequel on vit. On est clairement au rayon « polar très noir » même si le cadre est des plus ensoleillés.

J’ai vraiment aimé pas mal de choses dans ce bouquin : déjà le fait que les personnages ne parlent pas la même langue et que l’italique soit utilisé dès que la langue arabe est employée. C’est tout bête mais ça rend mieux que les < signes habituels pour montrer qu’il s’agit d’une langue étrangère >. (J’espère que vous m’avez compris.)
King signe quelques scènes superbes qui montrent le quotidien en zone de guerre, les histoires et les confidences que l’on peut se raconter. Celle qui se déroule dans une ancienne piscine dévastée où Chris et la femme de Nassir se saoulent à la vodka et qui prend la place de tout un épisode est vraiment très bien racontée.

Et pour bien raconter une histoire, il faut aussi un bon artiste. En l’occurrence, Mitch Gerads, pour qui le monde militaire n’est pas un monde étranger. En effet, une des premières fois que j’ai lu le nom de cet artiste, c’était à l’occasion de The Activity, série parlant d’une bande de barbouzes manipulant la politique internationale à grand renfort de scènes d’action. Puis le dessinateur avait fait son chemin, avait entre autres dessiné les aventures du Punisher avant de passer chez DC et donc de collaborer avec Tom King sur ce titre et sur Batman.
Gerads a un style bien à lui et très efficace en ce qui concerne tout ce qui est militaire. On sent que le dessinateur est à l’aise concernant les armes, les protections, les scènes de commandos. Je ne sais absolument pas si c’est réaliste mais pour moi, humble lecteur, le travail était remarquablement percutant. Gerads utilise vraisemblablement l’outil numérique et cela lui permet de gérer l’espace de sa page comme il l’entend. Il filoute le lecteur grâce à l’emploi de cadrages, de couleur, d’effets numériques qui permettent de remplir les yeux du lecteur et d’imaginer tout le décor sans avoir à véritablement le dessiner. Du coup, point de cases vides, point de personnages dont on se dit qu’il est seul devant un fond vert. Certes ses personnages ne sont pas d’une régularité suisse (Chris peut ressembler aussi bien à James Coburn ou à un perso que ne renierait pas Jean Giraud qu’à Chris Hemsworth) mais surtout, ils ne sont pas beaux. Pas vraiment. S’ils sont séduisants, c’est plus une question de posture que de physique et ils ne sont jamais montrés sous une apparence glamour, même Safiya, qui ne sera pas la seule à être montrée nue d’ailleurs.
La mise en scène, les cases nombreuses, le célèbre gaufrier de neuf cases, les splash-pages, les cases « Pan » où le lecteur va se faire l’image du cadavre tout seul et qui évitera le gore gratuit – ne vous inquiétez pas, il y a déjà suffisamment de sang comme ça, tout est là pour donner à lire au lecteur sans jamais le lasser. Sans parler de la scène « mythologique » sur la Safiya originelle qui contraste du tout au tout avec le reste du bouquin. Il vous faudra bien plus d’une heure pour lire tout cet ouvrage, voire le relire pour tirer toute cette histoire au clair.

Sheriff of Babylon est donc un superbe bouquin pour qui aimerait les polars militaires. Un récit solide, des personnages attachants, des scènes pleines de tension et d’émotions avec des planches de très grande qualité.
Il est accompagné d’une postface d’un chercheur du CNRS très instructive sur le passé de l’Irak et les raisons pour lesquelles ce pays en est arrivé là. Ça reste très factuel et j’aurais aimé plus d’explication sur les motivations historiques des personnages dont on nous parle (surtout par rapport aux événements récents) mais j’imagine que les faits sont trop récents justement pour apporter un regard affirmatif sur les agissements des différents politiciens évoqués. Merci à Urban Comics pour cet apport fort logique.