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Interview Jeff Smith - novembre 2006

lundi 8 janvier 2007, par Mathieu Doublet

Le texte ci-dessous a été composé à partir de différentes questions posées à Jeff Smith durant sa dédicace à La cour des miracles, le lundi 23 octobre. Ainsi qu’à la fin d’un repas bien arrosé, le même jour.


A propos de Bone


Comment avez vous commencé à dessiner ?
J’ai toujours aimé les BDs, les comic-strips des journaux comme Peanuts ou Mad. Je préfère les BDs au ciné, à la télé parce que les BDs ont l’air plus vraies, plus honnêtes que ce qui passe à la télévision.

D’où vient Boneville ?
Quand j’étais petit, j’ai dessiné une BD en prenant comme modèle Donaldville, la ville de Donald Duck et de Piscou.

Dessinerez-vous un jour Boneville ?
Non.

Vos influences ?
Le comic-strip Pogo (NdR : un comic strip publié dans les quotidiens américains) qui a été publié sous forme de recueil et qui m’a donné envie de publier Bone aussi en recueil, Asterix & Uncle Scrooge (Picsou).

Vous avez été influencé par Carl Barks (NdR : dessinateur de Piscou) ?
Oui, même si je ne savais pas alors que c’était son travail, il s’agit certainement des BDs que j’ai préférées.

Comment êtes-vous arrivé à un monde médiéval et un graphisme cartoon, à un monde complexe avec des personnages simples ?
Mon modèle c’est le roman Huckleberry Finn de Mark Twain : ça commence comme un roman d’aventure pour enfants, et très lentement l’histoire devient de plus en plus complexe.
Les personnages simples permettent aussi de démarrer l’histoire rapidement et l’arrivée de nouveaux personnages permet de complexifier le tout.

Quel a été le meilleur moment durant la création de Bone ?
Encrer la dernière page (rires). Non, il y a eu beaucoup de bons moments. Les meilleurs moments, c’est quand des gens comme Frank Miller, Neil Gaiman ou Matt Groening sont venus me voir en convention et m’ont dit que j’avais fait du bon boulot et qu’il me souhaitait la bienvenue dans la grande famille des auteurs de comics. La reconnaissance des pairs, voilà des bons moments.

Et le plus frustrant ?
Je ne veux pas vraiment en parler : il y a tellement de politique, d’histoires, de gens qui ont leur propre plan dans le monde des comics que cela peut vraiment te plomber le moral.

Quel produit Bone préférez-vous ?
Certainement les petites figurines, les statues dont celle du grand dragon rouge.

Comment s’est passée votre collaboration avec Bowen ?
Bowen a bossé sur les figurines, m’a envoyé des photos et des dessins. Pour le dragon et Fone Bone plus spécialement, il est venu au studio et nous avons travaillé ensemble sur le moulage.

La version couleur de Bone sera-t-elle publiée en mensuel ?
La nouvelle version devrait prendre 3 ans pour sortir (NdR : donc visiblement pas en mensuel). Mais rien n’est encore décidé, je dois d’ailleurs contacter les responsables américains de la colorisation demain pour savoir comment cela va s’organiser.

J’ai vu une version couleur de Bone sur votre blog. De quelle version s’agit-il ?
Toutes les versions étrangères de Bone sont en couleur sauf la version française. Delcourt fera une publication couleur mais ne la sortira pas avant janvier 2007. Ca sera pour Angoulême. Bone est vraiment très réussi en couleur et les coloristes ont tous fait du très bon boulot.


Après Bone


Vos prochains projets ?
Je viens de finir une série pour DC : Shazam ! A propos d’un personnage dénommé Captain Marvel. Il s’agit d’un petit garçon qui a un mot magique "Shazam !" qui le transforme en mec super balèze.

Est-ce une version "Year One" du personnage ?
En fait, DC m’avait demandé de relancer le personnage complètement en le réécrivant dès le début. Mais Bone m’a pris trop de temps, et d’autres auteurs ont voulu s’en charger.
Donc mon Captain Marvel n’est pas un Year One. Cela ressemble plus à un projet "All-Star" même si j’ai commencé à travailler sur le projet
avant que DC ne décide de lancer la ligne "All-Star". Mais cela doit quand même rester dans la continuité du personnage. Ce n’est pas un Captain Marvel imaginaire, c’est le vrai personnage.

Pourquoi bosser pour DC ?
Après Bone, je voulais faire quelque chose de radicalement différent et d’inattendu. 200 pages, 2 ans pour le faire. Ca permet de laisser aussi un peu de temps pour la suite. Concernant Shazam, je l’écris, le dessine et me chargerai de la colorisation.

Y aura-t-il des résines d’après Shazam ?
Non, c’est DC qui possède les droits du personnage. Et ils s’occupent eux-mêmes du merchandising.

Que pensez-vous des revivals de DC, du fait qu’ils ne semblent pas pouvoir apporter quelque chose de nouveau sans repartir de zéro ?
C’est bien, c’est fun. Ils jouent avec leurs personnages et du toute façon, ils le feront revenir à la normale. Parce que ce qui est le plus accrocheur réside dans les versions premières des personnages.

Et après Shazam ?
Je ferai une autre série en creator-owned. Il s’agira d’une série de science-fiction. Ce sera une bande dessinée plus adulte que Bone mais toujours avec de l’humour.


Bande dessinée, autopublication et renouveau


Avez vous bossé pour Disney ?
Non, c’est une rumeur persistante mais je n’ai jamais bossé pour Disney.

Avez vous des BDs franco-belges ?
Oui, Tintin, Asterix, Lewis Trondheim. Moebius, Bilal m’ont beaucoup influencés par le biais de Metal Hurlant qui est arrivé aux US. Ca se passait en 1977, quand j’étais au lycée.

Avez vous une autre occupation artistique que le dessin ?
Juste la bande dessinée.

Qu’est-ce qui pourrait apporter une nouvelle énergie dans le monde du comics ?
C’est le manga. Pas parce que c’est bon mais parce que ça plait aux enfants. Je pense qu’ils iront ensuite plus loin et qu’ils liront d’autres genres de BDs.
Les mangas parlent des relations entre personnages, se passent dans des écoles. En fait, il n’y a pas de raison qu’un grand éditeur ne réussisse pas à créer des titres pour la jeunesse. Pas besoin de faire du manga, il suffit faire des BDs pour enfants.

Si Bone fonctionne si bien aux Etats-Unis et en Europe, c’est qu’il est suivi par les enfants et par les adultes. Il marche d’autant mieux qu’il est maintenant accessibles aux enfants (car l’intégrale est disponible en librairie et pas seulement en comic-shop).
Un album des Quatre Fantastiques qu’on publierait au format manga ne résoudra pas le problème.

Quel serait votre conseil pour un auteur qui aimerait s’auto-publier ?
Maintenant ? Ce serait Internet. J’ai rencontré pas mal de monde aux US, en Allemagne, je pourrais même certainement en rencontrer ici en France (mais je ne suis arrivé qu’hier) ... attends, si, il y a Bannister (auteur d’une histoire dans la dernière anthologie Flight) qui a démarré sur le web. Le web est le nouvel endroit où s’auto-publier.

C’est aussi l’une des idées du second bouquin de Scott McCloud (Reinventer la Bande Dessinée) ...
Je connais Scott depuis bien longtemps, depuis 15 ans. Et Scott a raison sur toute la ligne.

Que pensez vous de la politique de Diamond qui, si j’ai bien compris, refuse de distribuer un titre qui publie moins de 1000 copies ?
C’est difficile mais c’est raisonnable, tu ne trouves pas. Diamond dirait "plus d’auto-publication", j’aurais vraiment un problème avec ça. Mais maintenant, Diamond est une grosse boîte et il y a de plus en plus de petits éditeurs avec qui travailler et qui demadent beaucoup d’efforts. Je ne sais pas si la barrière des 1000 exemplaires est un bon critère de sélection mais c’est toujours mieux que pas d’auto-publication du tout.

Y aurait-il une alternative à Diamond en Amérique ou est-ce trop difficile à monter ?
L’alternative, c’est le Web. Le Web, c’est la nouvelle frontière, le nouveau territoire, c’est là qu’on trouvera les nouveaux talents.

Quel est votre auteur indé préféré ?
Il y en a tellement ... Le dernier que j’ai lu et que j’ai apprécié, c’est Bryan Lee O’Malley, l’auteur de Scott Pilgrim. Il est vraiment très drôle et très bon.


Merci à Jeff Smith et à sa femme Vijaya qui sont réellement adorables (et très patients, merci monsieur Smith) ainsi qu’à Jean-Marie et Sophie du magasin La Cour des Miracles, seul magasin de BDs digne d’intérêt sur Caen.

La Cour des miracles, 51 Rue Froide, 14400 CAEN
http://www.lacourdesmiracles.fr