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Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée

samedi 30 septembre 2017, par Mathieu Doublet

(Urban Graphic pour la VF / Sonny Liew)

Lu en VF.


Charlie Chan Hock Chye est vieux. Le temps pour lui de revenir sur sa vie et surtout sur sa carrière, depuis 1938, l’année du "rien" jusqu’à maintenant. Une vie qui balance entre
une vie compliquée au niveau politique dans un Singapour qui se cherche alors qu’il est encore une colonie anglaise et la multitude de bandes dessinées accessibles que ce soit du
côté anglo-saxon ou bien du côté japonais. Comme beaucoup d’artistes, Chan Hock Chye va démarrer en singeant beaucoup ses amours d’enfance mais dès l’adolescence, sa conscience politique
va l’emmener vers des BD beaucoup plus engagées tout en ne reniant jamais le côté pop. Il va se trouver lier aux différents partis politiques qui cherchent tous une meilleure issue pour le
pays et subir les foudres de la censure, ce qui ne va pas le freiner pour autant. Et le plus beau, c’est ...

... c’est que Charlie Chan Hock Chye n’existe absolument pas. Sonny Liew nous raconte donc la vie tout à fait hypothétique d’un dessinateur qui serait l’équivalent d’un Hergé, d’un Siegel & Schuster,
d’un Tezuka mais à Singapour, pays où la production locale a clairement du mal à s’imposer. Une vie de passionné avec un mantra qui reste éternel : "Nous sommes toujours sérieux quand il s’agit de la BD".
Liew nous montrera donc un personnage qui ne s’arrêtera jamais, quitte à parfois être pauvre, quitte à toujours être seul, sa passion restant le dessin. Il y a quelque chose de fondamentalement touchant dans
ce personnage obsédé : j’ai à la fois été fasciné par ses envies et la conviction qu’il avait à aller jusqu’au bout de ses idées, tout en étant parfaitement rebuté par ses choix sociaux aussi bien avec sa famille
qu’avec les éventuelles femmes qui croiseront son chemin.

Liew en profitera pour nous montrer une bonne étendue de son talent, car graphiquement, c’est bien lui qui se charge des planches de ce célèbre dessinateur factice. Est-ce une lettre d’amour à ce qu’il préféré en bandes dessinées ?
Est-ce un hommage aux titres qui l’auront particulièrement touché en tant que lecteur et artiste ? Est-ce plutôt des comics qui se prêtent bien au jeu de l’époque ? Toujours est-il que Liew nous montre ce dont il est capable : à la fois
du manga "à la Tezuka", du comics de guerre animalier ou réaliste, de la caricature ultra-détaillée qui prend parfois l’allure d’un récit de science-fiction, parfois des gags comme on pourrait en trouver chez Mad. C’est sans parler des comics
de genre à la limite du super-héroïque, des comic-strips qui rendent hommage au Pogo de Walt Kelly, des planches à la Hergé, à la Carl Barks où même à la Urasawa (il me semble). Et le plus fort dans tout ça, c’est que l’artiste est évident dans ses références, imitant admirablement
tous ces artistes différents avec beaucoup de respect et un talent évident. Si cela ne suffisait pas, Liew se permet aussi de placer quelques portraits ou quelques décors qui sont autant de pièce créées dans le carnet de croquis de Chan Hock Chye et
qui sont autant de claques visuelles.

Bref, claque graphique bien sûr mais pas que. Car s’il y a un autre côté absolument indissociable de la vie du dessinateur, c’est ce destin politique qui verra valser la vie de Singapour d’un parti à un autre avec tout ce qu’il peut y avoir de troubles
dans les affaires politiques. Et là, ce n’est pas de la réelle vie de Singapour dont il s’agit mais d’une espèce d’uchronie qui aurait tout à fait pu se produire si certains hommes en avaient décidé différemment. Contrairement aux autres uchronies, Liew
ne va pas jouer sur des changements ultra-radicaux (encore que je ne connaisse pas la réelle histoire de l’île) du style "les nazis ont gagné la guerre" ou "les communistes ont envahi la Terre entière". Non, là, ce sont les votes, les protestations civiles,
les réactions de chacun qui vont, touche après touche, changer le destin du pays. Il serait très intéressant de voir tout le processus de création de Liew par rapport à l’évolution de l’univers. Il y a beaucoup de notes en fin de bouquin pour parler aussi bien
des anecdotes graphiques que politiques, et qui ne font que souligner l’énorme travail que constitue ce livre.

Je suis fan de Sonny Liew depuis son Malinky Robot et ce livre ne fait que renforcer l’admiration que j’ai pour cet artiste. Superbe, intéressant, référencé, c’est une lecture qui devrait passionner n’importe quel lecteur un tant soit peu intéressé par la bande dessinée.