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The Shadow Hero

jeudi 11 août 2016, par Mathieu Doublet

(First Second - Urban China / Gene Luen Yang / Sonny Liew)

Lu en VF.

1911, la dernière dynastie chinoise s’éteint, provoquant une guerre civile. Quatre grands esprits protégeant les anciennes dynasties se demandent
ce qu’il faut maintenant faire, car si la Chine vient à mourir, c’en est fini aussi pour eux. Parmi les quatre, celui de la tortue va faire cavalier
seul et se retrouver dans un bateau pour les Etats-Unis. Le truc, c’est que les esprits doivent occuper l’ombre d’un humain pour survivre et sans avoir
beaucoup de choix, elle fait donc équipe avec un poivreau qui ne saura pas vraiment comment il est arrivé là. Ce poivreau en question va vivre une vie plutôt
calme au pays de l’oncle Sam, sans véritablement s’intégrer (et donc apprendre l’anglais) et en tenant une épicerie dans le Chinatown de l’époque.
Il aura une femme qui l’aimera jamais vraiment et un fils dont il s’occupera bien. Tant et si bien que le fils en question n’a grosso modo qu’un seul rêve : pouvoir
succéder à son père. Au moins, lui, parle anglais. Mais ça n’est pas vraiment la vie dont madame rêve. Et quand celle-ci se retrouve à côtoyer L’Ancre de la Justice,
un des premiers super-héros, elle se dit que ce rôle conviendrait bien à son fiston. Elle va donc l’aider contre son gré à le transformer en héros, quitte à mettre en
danger la vie de son propre fils.

Comme on nous le raconte en fin de bouquin, The Shadow Hero part d’une recherche assez particulière du scénariste Gene Luen Yang. En effet, il paraîtrait qu’un dessinateur
chinois appelé Chu Hing a travaillé pour un petit éditeur au milieu des années 40 qui cherche, comme pas mal de ses confrères, à lancer ses propres super-héros. Ainsi arrive
la Tortue Verte dans les pages de Blazing Comics. Sauf que le personnage titre a tout du mâle caucasien jusqu’à la peau colorisée en rose (ce qui lui donne une apparence ultra-kitsch,
voire même perverse) alors que le dessinateur / créateur pensait plutôt à un super-héros asiatique, la chose étant bien entendu impossible en ces temps de guerre contre le Japon.
Yang s’attache donc à ce personnage et lui donne une nouvelle origine plus proche du probable postulat de départ souhaité par son créateur (dont l’identité réelle ou la suite de carrière
restera un vrai mystère). Et c’est réussi, très réussi. Le scénariste dépeint bien la différence de vue entre les parents de Hank et la folie de sa mère afin de le transformer en super-héros
est très amusante. Les clins d’œil aux super-héros classiques sont nombreux, jusqu’à un événement qui change tout pour Hank et qui a bien sûr un goût de déjà-lu. Mais une fois les origines passées,
Yang va s’intéresser à ce que Hank va faire avec ses capacités limitées mais aussi avec l’aide de l’esprit de la Tortue. Un esprit muet dans sa version originale qui va récupérer une voix pleine
de répartie ce qui va provoquer tout au long du bouquin des moments drôles ou tendres. A propos de tendresse, sans parler de celle complètement folle de sa mère, Hank va être entouré d’autres
personnages qui lui permettront d’avancer et se permettra même une petite histoire d’amour maladroite avec la fille qu’il ne faut pas, forcément.

Et toute cette ambiance légère, pourtant partie de moments douloureux, est illustrée par une main de maître grâce aux pinceaux de Sonny Liew (My Faith in Frankie, Malinky Robot, Pride & Prejudice,
et plus récemment, Doctor Fate chez DC Comics). J’adore ce que fait l’artiste et ce Shadow Hero ne déroge pas à la règle. Les esprits ont été peut-être ce à quoi j’ai eu le plus de mal à me faire. Mais l’esprit
de la tortue gagne du coup une identité particulière. Dans la mise en page de Liew, ce que je note le plus, c’est toute l’occupation de la page. L’artiste multiplie les images, les cases, se débarrasse bien entendu d’une
partie des décors mais sans que cela ne soit particulièrement visible. Il y a de la fluidité dans son récit, les personnages virevoltent avec grâce et tous ont des expressions de visages particulièrement soignées, Liew s’aidant
d’une déformation de ceux-ci, tenant beaucoup de la caricature.

The Shadow Hero est donc un titre que je vous conseille très vivement si vous voulez du super-héros agréable à lire et amusant sans verser non plus dans la grosse farce. Et même si tout cela pourrait tenir de l’arnaque très élaborée
(on peut retrouver les pages de Green Turtle sur le site Digital Comic Museum), cela n’est absolument pas grave. Toute l’histoire tient en haleine, les clins d’œil et la solidité du scénario
pour s’appliquer à être raccord avec son modèle montrent un réel savoir-faire et la traduction imagée de tout cela est elle aussi fort réussie. A lire donc !