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The Private Eye

mercredi 27 juillet 2016, par Mathieu Doublet

(Panel Syndicate - Image Comics / Brian K. Vaughan / Marcos Martin)


Il était une fois au vingt-et-unième siècle un nuage qui contenait toutes les traces numériques de ses usagers. Un jour, ce nuage a percé et le fait que tout
le monde puisse voir ce que les autres ont écrit, visité, lu, regardé, pensé, ça a mis tout le monde par Terre, un véritable cataclysme à l’échelle personnelle
ainsi qu’à l’échelle mondiale. Du coup, tout ce qui ressemblait de près ou de loin à des réseaux sociaux ou à un moteur de recherche a été supprimé. Plus d’Internet,
les gens allaient pouvoir enfin vivre leur vie tranquillement. Et afin de les laisser expérimenter en toute sécurité, chacun a pu s’acheter un masque / déguisement afin
d’agir dans l’anonymat le plus total, à quelques exceptions comme au travail par exemple où les déguisements sont interdits. Et si l’information et la liberté des gens
est devenue la chose la plus importante, les forces de l’ordre ont été remplacées par celles des journalistes qui ont maintenant grosso modo les mêmes pouvoirs. Etant donné que
la chose la plus importante dans ce monde est l’intimité, tous les détectives privés sont bien entendu considérés comme des hors-la-loi.
Ce qui est exactement ce que fait un certain jeune homme qui se fait appeler "Patrick Immelmann", un mot de passe pour filtrer les gêneurs d’éventuels clients qui ont les moyens
de se payer ses services. C’est une jeune et jolie femme qui lui fait une proposition étrange : elle est de bonne famille et s’apprête à trouver un travail qui va certainement chercher
à fouiller dans son passé. Elle a donc besoin d’un coup de main pour voir ce qui pourrait resurgir et si ses secrets sont suffisamment bien gardés.
En acceptant cette affaire, le Paparazzi (appellation actuelle des détectives privés) ne se doute pas qu’il met le doigt dans une affaire bien trop grosse pour lui.

The Private Eye est une révolution à plus d’un titre. Il marquera certainement l’histoire des comics en étant le premier comic-book signé par des auteurs reconnus à être commercialisé
de façon numérique avec un prix libre. Hé oui, vous pouvez télécharger les dix épisodes de cette maxi-série et payer exactement ce que vous voulez, tout ça en allant sur le site créé spécialement
pour l’occasion : http://panelsyndicate.com/ (depuis le temps, d’autres séries sont publiées exactement selon les mêmes conditions). Une liberté laissée aux lecteurs qui est un véritable écho
à ce besoin de liberté dont parle The Private Eye. Brian K. Vaughan (Y The Last Man, Ex-Machina, Runaways, The Escapists, Saga) développe un monde intéressant qui peut nous paraître
complètement impossible, utopique (même si le rêve a ses limites), mais qui fait réfléchir sur notre monde actuel et sur les libertés que l’on cède en ligne. Un avertissement comme un autre face à l’utilisation
d’Internet et surtout des multiples réseaux sociaux ou forums. La phrase "mais je n’ai rien à cacher" n’aura jamais eu aussi peu de sens.
L’intrigue, quant à elle, est classique avec les codes du film noir bien respectés. La base n’est pas si éloignée de ce qu’on peut trouver dans Watchmen avec des grands plans mégalomaniaques et un méchant qui
semble avoir toutes les cartes en main. Malgré tout, l’univers développé dans The Private Eye est très intéressant et bien entendu, le scénariste écrit des personnages toujours aussi intéressants (y compris le grand-père
qui représente la génération de nos enfants ou petits-enfants, qui contient à lui seul la critique d’une éducation Américaine basée sur la médicamentation des plus jeunes).

A ce monde riche et ses personnages hauts en couleur, il faut ajouter le travail de Marcos Martin et Munsta Vicente (coloriste mais aussi peut-être assistante de Martin). Il y a un boulot énorme sur les personnages (y compris
les figurants) et leurs costumes qui leur permettent un anonymat total. A ce petit jeu, Martin se défonce vraiment pendant les scènes de foule où les costumes sont tous différents, très colorés et complètement fous. L’architecture
et les véhicules (entre autres) sont aussi pensés comme faisant partie d’une société "parfaite", plus écologique que la nôtre, quasi-idéale. On peut voir toute la réflexion de l’artiste dans les notes post-comic-book de ce livre.
La mise en page sur des planches à l’italienne ont visiblement perturbé le dessinateur qui a dû se faire à un nouveau format. Mais le résultat est aussi bon qu’au format classique et la mise en scène soignée. Il y aura bien entendu de belles
courses poursuites (en dehors de la scène d’ouverture qui devrait accrocher à peu près n’importe quel lecteur) même si celles-ci ne forment heureusement pas le gros de l’histoire. L’univers est donc recherché et fourmille de détails étrangement
clairement posé dans un passé reconstruit (le cadre "noir" bien sûr mais aussi beaucoup de références musicales que j’estampille 80/90’s donc qui ont grosso modo presque un siècle au moment où se déroule l’histoire).
Le plus beau étant bien sûr que tout cela colle parfaitement.

The Private Eye est donc un galop d’essai véritablement réussi (comme souvent avec Vaughan, il ne faut pas le cacher). Il contient tout un monde dont on aimerait en savoir plus et qui fait tourner la machine à neurones une fois le livre fermé et le lecteur régalé.

P.S. A noter aussi les notes en fin de bouquin qui nous font rentrer dans la genèse du livre avec des extraits d’échanges entre les deux créateurs du bouquin. Il y a non seulement le pitch de l’histoire qui clarifie un peu plus le monde mais aussi toutes les questions
et les incertitudes sur le modèle de vente choisi. Très instructif et passionnant.