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Fun Home

vendredi 4 septembre 2015, par Mathieu Doublet

(Houghton Mifflin pour la VO - Denoël Graphic pour la VF / Alison Bechdel)


Alison est une jeune fille qui est très garçon manqué. Cela est peut-être dû au fait que son père, professeur d’anglais et décorateur d’intérieur (avec une véritable passion pour cela, voire même une obsession), n’est pas un exemple de virilité. C’est peut-être le fait qu’ils ne rentrent pas dans leurs propres genres qui les lie de façon indéfinissable car, à part cela, le père Bechdel n’est pas vraiment le père qui montre ses sentiments. Et cette inaccessibilité aussi bien sentimentale que physique (Alison doit embrasser son père une fois dans tout le livre et cela la met mal à l’aise) est probablement ce qui fait le plus souffrir la jeune fille. D’autant que son père cache aussi une sexualité qui n’est pas facile à assumer même dans les années 70 et surtout à Beech Creek, bourgade au grosso modo tous les parents Bechdel résident. Pour couronner le tout, la famille, déjà pas très riante, s’occupe d’un funérarium, une funeral home, Fun Home en raccourci. Et finalement, le Fun chez les Bechdel, c’est peut-être la plus grande chose qui manque.

Il m’en a fallu du temps pour me décider à lire Fun Home, peut-être parce que j’en avais peur. Peur que le récit (autobiographique) soit dur, que le personnage du père soit violent avec ses enfants, ce qui n’est, a priori, pas le cas. Certes le père va avoir des relations avec des mineurs mais on ne parle toutefois pas de pédophilie. Tout comme les relations frigides entre les membres de la famille représentent vraiment ce qui se passe à la maison. A ce titre, si Alison Bechdel raconte très bien sa relation avec son père et sa mère, elle met véritablement de côté ses deux frères ce qui est assez surprenant finalement, deux ombres qui sont là dans le décor mais qui n’ont jamais vraiment leur rôle à jouer, même pas par rapport au coming-out de leur soeur par exemple.

Bechdel signe aussi un livre intellectuel qui fait référence au monde du livre, certes, mais aussi à des auteurs comme Albert Camus, Marcel Proust ou encore James Joyce, et visiblement, Joyce, ça n’a pas l’air d’être le plus accessibles des auteurs américains. Il y a aussi tout un passage sur Collette et les autres auteures féministes ou lesbiennes qui montre comment Bechdel comprend qui elle est. J’ai trouvé que tout ce qui concernait les sentiments et la sexualité était transcrit avec beaucoup de finesse, sans faire du pied au lecteur qui aura sa part de compréhension à apporter au récit. La relation entre Alison et son père qui se trouve à son zénith lors de leurs échanges sur les livres est très finement décrite et on comprend toute la tristesse de l’auteure quand son père meurt alors qu’ils apprennent tout juste à communiquer ensemble.

Graphiquement, Fun Home est très soigné et porte la patte d’un véritablement roman graphique avec un soin apporté à chaque page et certainement aucune pression de type "deadline", en tout cas une pression différente de celle appliquée aux dessinateurs de comic-books mensuels. Au niveau du style, je trouve que Bechdel représente bien ses personnages et leur donne une dimension plus proche du comic-strip que du comic-book de genre. C’est peut-être aussi ce qui lui a permis de toucher un grand public, avec un côté accessible et une grande lisibilité.

Il est dit que Fun Home est un roman graphique à la hauteur d’un Maus ou d’un Persepolis. J’avoue avoir été touché, certes, mais bien moins fortement que par le bouquin d’Art Spiegelman. Fun Home est un joli livre sur les relations entre parents et enfants dans une famille très dysfonctionnelle. Il met en avant le thème de la sexualité ce qui fait qu’il ne sera pas forcément du goût de tous mais cette facette est approchée avec finesse comme tout le reste de ce très bon livre.

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