jeudi 31 mai 2007, par
(Editions Delcourt / Charles Burns)
Keith et Chris sont en binôme au cours de sciences naturelles. Keith éprouve quelque chose pour cette jolie fille très sympathique avec tout le monde. Mais il ne sait absolument pas si elle partage ses sentiments. Et en disséquant sa grenouille, il se voit happé par toute une ribambelle d’hallucinations. Il faut aussi dire que le cerveau de Keith doit être assez sensible, vus tous les joints (voire plus si affinités comme on dit)
qu’il fume avec ses amis.
Ce qu’il ignore, c’est que Chris est atteinte par une maladie sexuellement transmissible qui modifie l’apparence de ceux qui sont touchés. Et dans une Amérique où le paraître compte énormément, où les étudiants laids sont déjà fortement martyrisés, une défiguration est synonyme d’exclusion sociale complète. Pourtant Chris semble tout à fait normale. Si certains jeunes sont affectés de façon énorme, comme tous ces malades qui se réfugient dans la forêt, la maladie peut aussi avoir un effet aisément camoufable.
C’est la destinée de ces deux adolescents en plein dans les années 70 que Charles Burns va dépeindre dans cette oeuvre phare. Le dessinateur underground, participant à la cultissimme revue Raw (fondée par Art Spiegelman, le père de Maus), décide de décrire le passage de l’âge adolescent à l’âge adulte pour des jeunes en mal d’être et de repères. Sortis de Woodstock et du phénomène hippie, les personnages (plutôt que héros) de Black Hole sont confrontés en permanence à l’alcool, la drogue et au sexe de façon complètement libre. La "crève", comme ils l’appellent, en est la marque la plus profonde.
Pourtant la Crève est quelque chose de souvent répugnant et de toujours vécu comme répréhensible par ceux qui sont touchés. Si c’est le synonyme du passage à l’âge adulte, autant rester adolescent. D’ailleurs, le sexe même, plus que l’alcool ou la drogue, est souvent représenté comme une vraie menace : il y a la Crève bien sûr mais pour Keith, par exemple, la présence de cette fente ressemblant au sexe de la femme, ouvre toujours sur des hallucinations morbides.
On n’est donc pas partie pour une franche partie de rigolade. Charles Burns ne s’en cache pas mais réussit à mélanger à la fois un désespoir et une horreur impressionante avec des dessins d’une maîtrise impressionnante et d’une rondeur finalement agréable à l’oeil. Graphiquement, Black Hole est réellement bluffant. Scénaristiquement, la première lecture est intéressante et captivante . Le fait que le mot arrive avant la réelle fin de l’oeuvre laisse entendre que des lectures supplémentaires permettront de retrouver plusieurs éléments d’intrigue, d’y voir un peu plus clair dans cette curieuse histoire.
Plus que les 10 ans nécessaires à la complétion de Black Hole, plus que le fait que Charles Burns soit un maître à penser pour des auteurs indés américains reconnus comme Dan Clowes ou Chris Ware, Black Hole demeure une très bonne bande dessinée sur le mal-être adolescent. L’étiquette "Essentiel 2007" du festival d’Angoulême est tout à fait justifiée.
Pour acheter ce livre :
En VF (version lue - couverture reliée) :
Black Hole existe aussi sous forme de 6 petits albums mais dont la disponibilité est fort hasardeuse.)
En VO (version reliée également) :